26/05/2025
Employabilité au Mali : entre aspirations, réalités et perceptions sociales
Au Mali, la question de l’employabilité des jeunes diplômés soulève des débats complexes. Entre aspirations professionnelles, réalités du marché du travail et perceptions sociales, de nombreux jeunes se retrouvent confrontés à des choix difficiles. Un paradoxe émerge : des emplois considérés comme dévalorisants au pays sont acceptés sans hésitation à l’étranger.
Le paradoxe de la perception du travail
Une expression populaire résume bien cette situation : « Quand il n’y a rien dans la tête, le corps souffre ». Cette maxime illustre la stigmatisation des activités manuelles ou informelles, souvent perçues comme des solutions de dernier recours pour ceux qui n'ont pas réussi académiquement.
Pourtant, nombreux sont les jeunes diplômés qui, faute d'opportunités dans leur domaine, se tournent vers des activités telles que la conduite de moto-taxi, la vente ambulante ou d'autres petits commerces. Ces choix, bien que pragmatiques, sont souvent mal vus par la société, qui valorise davantage les emplois dits « de bureau » ou en lien direct avec le cursus universitaire suivi.
Les chiffres de l'emploi au Mali
Selon le Bulletin sur les indicateurs du marché du travail 2024 de l'Institut National de la Statistique du Mali (INSTAT), le taux de chômage global des jeunes de 15 à 35 ans était de 3,6 %, soit le taux le plus élevé par rapport à celui des adultes.
En outre, le secteur informel domine largement l'économie malienne. En 2020, 97,1 % des emplois étaient informels, avec une prédominance en milieu rural (98,8 %) et chez les femmes (98,4 %).
L'expérience des migrants : une acceptation des emplois variés
À l'étranger, notamment en Europe, la réalité est différente. Les migrants maliens acceptent une variété d'emplois, souvent éloignés de leur formation initiale, sans que cela ne suscite de jugement négatif. Dans le cadre du projet MAFE (Migration entre l'Afrique et l'Europe), Cris Beauchemin et ses collègues ont étudié les trajectoires des migrants africains. Leurs recherches montrent que ces migrants occupent fréquemment des postes dans les services, la construction, ou l’aide à la personne, des secteurs parfois mal vus dans leur pays d’origine.
Cette flexibilité professionnelle est perçue positivement, tant par les migrants eux-mêmes que par leurs proches restés au pays, notamment en raison des envois de fonds et de la réussite perçue de la migration.
Les attentes des jeunes diplômés au Mali
Au Mali, beaucoup de jeunes diplômés aspirent à des emplois correspondant strictement à leur formation académique. Cette attente, bien que compréhensible, peut devenir un frein à l'insertion professionnelle, surtout dans un contexte où le marché du travail est saturé et où les opportunités dans certains secteurs sont limitées.
Cette situation engendre une forme de chômage volontaire, où certains préfèrent attendre indéfiniment une opportunité correspondant à leurs attentes plutôt que d'accepter un emploi jugé inférieur ou non pertinent par rapport à leur diplôme.
Vers un changement de mentalité
Il est essentiel de revaloriser toutes les formes de travail et de promouvoir une culture de l'entrepreneuriat et de la polyvalence. Les jeunes doivent être encouragés à développer des compétences transversales et à saisir les opportunités disponibles, même si elles ne correspondent pas parfaitement à leur formation initiale.
Les politiques publiques, les institutions éducatives et les leaders communautaires ont un rôle crucial à jouer dans ce changement de perception, en valorisant les initiatives individuelles et en déconstruisant les stéréotypes liés à certains métiers.
Exemple de personnalités : des débuts modestes aux parcours inspirants
Il est courant d'entendre des personnalités maliennes ou internationales témoigner de leurs débuts dans des emplois considérés comme « ordinaires » ou peu valorisés socialement. Ces récits illustrent que la réussite professionnelle n’est pas nécessairement liée à un début prestigieux, mais souvent à la détermination, au travail acharné et à la capacité de saisir les opportunités.
Au Mali, certains entrepreneurs reconnus ou leaders d'opinion, comme Modibo Kadjoké (ancien ministre et consultant international), ont souvent mentionné avoir fait de petits métiers ou avoir traversé des périodes de précarité avant de se hisser à des postes importants. De même, des artistes comme Salif Keïta, internationalement reconnu, ont dû lutter contre les stigmatisations liées à leur condition ou leur apparence, prouvant qu’un parcours atypique peut mener loin.
À l'international, des figures comme Barack Obama ont assumé avoir été serveurs ou animateurs sociaux durant leurs études. Oprah Winfrey, issue d’un milieu très modeste, a commencé sa carrière dans une petite radio locale. Ces expériences ont forgé leur caractère, leur résilience et leur sens des réalités sociales.
Ces exemples doivent être mis en avant pour montrer que la dignité d’un travail ne réside pas dans son prestige apparent, mais dans la valeur qu’on y donne et dans l’usage que l’on fait des compétences acquises en chemin.
Conclusion
La divergence de perception entre les emplois acceptés à l'étranger et ceux considérés au Mali met en lumière des enjeux profonds liés à l'identité professionnelle, à la reconnaissance sociale et aux aspirations individuelles. En s'inspirant des parcours des migrants et en adoptant une approche plus flexible de l'employabilité, le Mali peut favoriser une meilleure insertion professionnelle de sa jeunesse et stimuler le développement économique local.
Références bibliographiques
Institut National de la Statistique du Mali (INSTAT). (2024). Bulletin sur les indicateurs du marché du travail 2024.
ONEF Mali. (2020). Indicateurs sur l'emploi informel.
Beauchemin, C. (2015). Migration between Africa and Europe (MAFE): Advantages and Limitations of a Multi-Site Survey Design. Population, 70(1), 13–44.
Wikipédia