Soi, Toi&Moi - Pour des Êtres en Relation

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Cus Strasbourg et Environs Mon activité professionnelle est au coeur de mes centres d'intérêts : l'être vivant, la communication, la relation, l'épanouissement, la réalisation de Soi...
Les rencontres proposées par Soi, Toi& Moi sont réalisées grâce à mon statut d'entrepreneuse salariée dans la coopérative d'activité et d'emploi d' Antigone http://www.antigone.coop/

21/10/2026
15/09/2026

Quand l’appel devient rejet
Clinique d’un lien maternel pris entre besoin de proximité et nécessité d’éloigner l’autre

Une mère invite sa fille à venir chez elle. Ce geste pourrait paraître banal, mais il constitue ici le point d’entrée de toute la scène clinique, parce qu’il engage déjà un mouvement psychique précis : la mère souhaite la présence de sa fille, elle l’appelle, lui fait une place, crée les conditions du rapprochement. La fille n’arrive donc pas par effraction dans un espace fermé ; elle répond à un désir qui lui a été adressé et se rend là où elle a été conviée.

C’est pourtant à partir de cette proximité voulue que quelque chose se dérègle.

Dans un premier temps, la rencontre peut sembler ordinaire. Puis la qualité du lien se modifie. Le ton de la mère se durcit, une remarque devient plus acérée, une contrariété prend soudain des proportions inattendues. La fille perçoit que quelque chose a changé sans toujours pouvoir identifier ce qui a provoqué ce changement. Une parole peut être reprise contre elle, un geste devenir prétexte au reproche, sa simple manière d’être là sembler désormais encombrante. Ce qui avait commencé comme une invitation se transforme progressivement en expérience de rejet et, à certains moments, en violence.

L’intérêt clinique de cette scène ne réside pas seulement dans le surgissement de l’agressivité maternelle. Il se situe dans la contradiction qui organise toute la séquence : la mère fait venir celle dont elle semble ensuite ne plus pouvoir supporter la présence.

Il serait évidemment trop rapide d’en déduire une structure ou un diagnostic. Ce qui mérite davantage d’être entendu est le mouvement du lien lui-même, cette manière singulière de rapprocher l’autre avant de devoir produire une distance. L’enjeu ne semble donc pas seulement porter sur l’amour ou le désamour, mais sur la capacité psychique à tolérer la proximité de l’objet sans que celle-ci ne devienne aussitôt source de tension.

Le paradoxe de la proximité désirée

La mère paraît avoir besoin de sa fille. L’invitation témoigne d’un désir réel de relation, d’une recherche de présence, peut-être également d’un besoin d’étayage. Pourtant, lorsque cette présence devient effective, elle semble susciter autre chose que ce qui avait été anticipé.

La fille réelle ne correspond jamais entièrement à la fille imaginée. Elle arrive avec ses choix, son rythme, ses paroles, sa différence, peut-être ses désaccords ou simplement son autonomie. Dès lors, la présence recherchée confronte nécessairement la mère à l’altérité.

C’est là que la psychanalyse permet d’ouvrir une première piste : tout investissement de l’objet suppose de rencontrer que cet objet n’est pas soi. Or cette différence peut être plus ou moins tolérable selon l’histoire psychique du sujet. L’autre peut être désiré tant qu’il soutient, rassure, comble une solitude ou vient maintenir une certaine continuité narcissique ; mais il devient plus difficile à supporter lorsqu’il manifeste qu’il existe pour son propre compte.

La proximité peut alors cesser d’être seulement rassurante pour devenir menaçante.

L’objet aimé devient simultanément l’objet dont dépend quelque chose et celui qui, précisément parce qu’il est distinct, peut se retirer, partir, refuser, choisir autrement. Ainsi, plus l’autre compte, plus son autonomie peut venir réveiller la question de la perte.

Dans cette perspective, la violence n’apparaît plus seulement comme une hostilité dirigée vers la fille ; elle peut être entendue comme une tentative brutale de réguler un état interne devenu difficile à contenir.

De l’appel à l’attaque : ce qui manque entre les deux

Cliniquement, il est important de ne pas rabattre trop vite la scène sur une opposition simple entre une mère aimante puis une mère hostile. Il existe nécessairement un moment intermédiaire, parfois extrêmement bref, entre le désir de voir sa fille et le surgissement de l’agressivité.

Quelque chose se produit dans cet intervalle.

Cela peut être une sensation d’envahissement, une dépendance soudain éprouvée comme insupportable, une peur de perdre l’autre, un sentiment d’être dépossédée de sa place, une contrariété narcissique ou encore le réveil d’expériences anciennes dans lesquelles la proximité avait déjà été liée à la menace, à l’intrusion ou à l’abandon.

Ce qui importe est que cet affect semble difficilement représentable.

Là où une élaboration psychique permettrait de sentir : « sa présence me trouble », « je me sens envahie », « je crains qu’elle reparte », « quelque chose dans ce qu’elle fait me confronte à ma solitude », la tension peut au contraire être immédiatement exportée dans la relation.

La fille devient alors le lieu où l’excitation psychique est déposée.

C’est précisément ce déplacement qui mérite d’être travaillé. La mère peut progressivement attribuer à sa fille la cause de ce qu’elle éprouve : si elle est en colère, c’est parce que sa fille a parlé ainsi ; si elle souffre, c’est parce que sa fille ne répond pas comme elle le souhaiterait ; si elle se sent débordée, c’est parce que la fille serait trop présente ou au contraire pas assez disponible.

L’autre devient responsable de l’état interne.

Dans une perspective psychanalytique, on pourrait penser ici aux modalités projectives par lesquelles un affect difficilement supportable est localisé dans l’objet. Il ne s’agit pas forcément d’une projection au sens le plus massif du terme, mais d’une difficulté à reconnaître la provenance interne de l’affect. La fille devient celle qui « fait » quelque chose à la mère, alors qu’une part de ce qui se joue appartient précisément au monde psychique maternel.

Une distance réglée par la violence

On pourrait alors faire l’hypothèse que la violence remplisse une fonction de séparation.

La mère a rapproché sa fille, mais lorsque cette proximité devient trop intense, l’agressivité crée brutalement de la distance. La parole blessante, le mépris, le reproche ou l’attaque repoussent l’autre et rétablissent une frontière devenue floue.

La violence devient ainsi une manière primitive de retrouver de la différenciation.

Là où une séparation psychique suffisamment élaborée permettrait de dire : « j’ai besoin d’être seule », « je préfère que nous arrêtions cette conversation », « ce que tu me dis me bouscule », le sujet peut être contraint d’utiliser l’attaque comme moyen de remettre l’autre à distance.

C’est ici que la pensée de Winnicott peut être utile, à condition de ne pas la plaquer sur le cas. La capacité d’être en relation suppose de pouvoir faire l’expérience d’un objet suffisamment constant pour qu’il reste psychiquement présent même lorsqu’il s’éloigne. Lorsque cette continuité interne est fragile, la présence réelle de l’autre peut être recherchée avec intensité tandis que son autonomie est beaucoup plus difficile à soutenir.

On pourrait dire que la mère semble avoir besoin de la présence de sa fille pour maintenir quelque chose, mais que cette présence devient simultanément menaçante dès lors qu’elle rappelle que la fille ne peut être entièrement mise au service de cette fonction.

Le problème ne serait donc pas uniquement la distance, mais la difficulté à maintenir intérieurement le lien lorsque l’autre n’est pas exactement là où on voudrait qu’il soit.

Le chaud-froid comme organisation relationnelle

Cette dynamique peut être décrite comme un fonctionnement en chaud-froid, mais cette expression ne doit pas seulement évoquer des variations d’humeur.

Le chaud correspond au rapprochement, à l’appel, au désir d’être ensemble, parfois à une grande intensité affective. Le froid survient lorsque cette proximité devient menaçante et qu’il faut repousser l’objet.

Le même lien produit donc deux mouvements opposés : l’appel et l’expulsion.

Lorsque ce fonctionnement se répète, il peut devenir une véritable organisation de la relation : la mère rapproche sa fille lorsqu’elle ressent son absence, puis l’éloigne lorsque sa présence devient trop dense. L’éloignement soulage momentanément la tension, mais réactive ensuite le manque, qui conduira à un nouvel appel.

Ce cycle ne relève pas nécessairement d’une intention consciente. Il peut constituer une manière psychique de résoudre, aussi imparfaitement soit-elle, un conflit plus profond entre dépendance et séparation.

La mère semble dire, sans pouvoir nécessairement se le formuler : « j’ai besoin que tu sois là, mais je ne supporte pas complètement ce que ta présence me fait éprouver ».

Ce que vit la fille

Pour la fille, la scène est particulièrement déstabilisante car elle ne peut pas simplement organiser son expérience autour d’un rejet clair.

Si sa mère ne voulait jamais la voir, la douleur serait importante mais la relation serait plus lisible. Ici, au contraire, la mère l’appelle.

La fille vient donc avec une représentation d’accueil. Puis elle découvre que cet accueil peut se retourner contre elle.

Ce retournement fragilise le sentiment de prévisibilité du lien.

La fille ne sait plus exactement ce qui est attendu d’elle. Si elle vient, elle peut être attaquée. Si elle ne vient pas, elle peut être accusée de distance. Si elle parle, une parole peut devenir motif de conflit. Si elle se tait, son silence peut également être interprété.

Une telle configuration peut favoriser une hypervigilance relationnelle.

La fille apprend alors à observer les variations de l’autre. Elle écoute le ton de la voix, surveille le visage, repère les silences, tente de discerner les premiers signes annonçant le changement de climat.

Ce qui devrait être une rencontre devient une activité de déchiffrement.

Elle ne peut plus simplement être présente ; elle doit anticiper.

Cliniquement, cette hypervigilance est importante parce qu’elle peut ensuite déborder largement le lien maternel. Le sujet peut devenir très sensible aux modifications d’humeur des autres, chercher à comprendre avant même qu’un conflit existe, anticiper la déception, ajuster constamment son propre comportement afin de préserver le lien.

Il y a alors un déplacement considérable de l’énergie psychique vers la surveillance de l’objet.

Lorsque la fille devient responsable de ce qui arrive

Une autre conséquence de cette organisation est la culpabilité.

La fille cherche nécessairement à comprendre pourquoi sa mère, qui l’avait appelée, devient soudain hostile.

Elle interroge ses propres gestes.

A-t-elle parlé trop longtemps ? A-t-elle formulé une remarque maladroite ? Est-elle arrivée trop t**d ? N’a-t-elle pas manifesté assez d’intérêt ? A-t-elle au contraire pris trop de place ?

Cette recherche de causalité peut devenir interminable parce qu’elle repose sur une prémisse fausse : l’idée que le changement maternel s’expliquerait nécessairement par quelque chose que la fille aurait fait.

Le risque est donc qu’elle internalise une responsabilité qui ne lui appartient pas entièrement.

Elle peut finir par penser : « je provoque cela chez elle ».

C’est ici que le travail thérapeutique prend toute son importance. Il ne s’agit pas de convaincre la fille que sa mère serait simplement « mauvaise », mais de lui permettre de différencier ce qui relève d’elle-même et ce qui appartient au monde psychique maternel.

Cette différenciation est essentielle.

L’autre peut être déçu sans que j’aie nécessairement fauté.

L’autre peut être en colère sans que je sois la cause profonde de sa colère.

L’autre peut m’appeler puis ne plus supporter ma présence, mais cela ne signifie pas que ma présence soit en elle-même fautive.

Le mépris comme défense contre la dépendance

Il arrive que la mise à distance ne prenne pas uniquement la forme d’une colère manifeste. Elle peut s’exprimer dans le mépris, la moquerie ou la dévalorisation.

Le mépris possède une fonction psychique particulière : il permet de diminuer l’objet.

Or il est souvent plus facile de se séparer intérieurement d’un objet que l’on a préalablement dévalué.

Si l’autre compte énormément, la dépendance qu’il suscite peut devenir difficile à reconnaître. Le transformer en objet dérisoire, agaçant ou inadéquat permet alors de réduire symboliquement sa valeur et, par là même, de rendre la distance plus supportable.

On pourrait entendre certaines formes de mépris comme une défense contre l’importance même de l’objet : je dois te rabaisser pour ne pas sentir combien tu comptes.

Cette lecture ne constitue évidemment pas une excuse à la violence. Elle cherche seulement à comprendre ce que cette violence permet au sujet de ne pas éprouver.

Du froid intermittent au froid installé

Parfois, lorsque l’alternance rapprochement-rejet devient trop coûteuse, une autre solution relationnelle peut apparaître : la distance durable.

Le sujet réduit alors drastiquement les échanges. Il ne vient presque plus, ne parle presque plus, limite le lien à quelques paroles fonctionnelles ou à une forme de coexistence minimale.

Cette position peut être vécue comme un abandon par celui qui reste attaché au lien, mais elle peut également être comprise comme une tentative de stabilisation.

Tant que la proximité active systématiquement une tension suivie d’attaque, la distance peut sembler être le seul moyen de ne plus rejouer la scène.

Le froid n’est plus un épisode ; il devient une frontière.

D’un point de vue clinique, il est important de ne pas juger trop rapidement cette distance comme purement pathologique. Elle peut avoir une fonction défensive, certes, mais également protectrice. Elle peut constituer une étape au cours de laquelle chacun retrouve un peu de contour et cesse d’être constamment exposé aux mouvements psychiques de l’autre.

Certaines séparations protègent le lien de sa propre destructivité.

Le travail analytique : créer un espace entre l’affect et l’acte

Si la mère pouvait entreprendre un travail psychique, le mouvement thérapeutique ne consisterait pas simplement à lui demander de devenir plus douce ou plus aimante.

Il faudrait avant tout rendre pensable ce qui se produit en elle au moment où la fille se rapproche.

L’analyse chercherait précisément cet intervalle qui manque entre l’affect et l’acte.

Qu’est-ce que la présence de la fille réveille ?

À quelle expérience ancienne renvoie cette proximité ?

Quelle dépendance devient soudain visible ?

Quelle perte est redoutée ?

Quel sentiment de dépossession ou d’abandon se rejoue ?

À mesure que ces éprouvés deviennent représentables, ils ont moins besoin d’être expulsés dans la relation.

Ce passage de la décharge à la représentation constitue l’un des enjeux fondamentaux du travail analytique.

Ce que je ne peux pas penser, je risque de le faire agir.

Ce que je peux commencer à reconnaître comme mien, je peux davantage le contenir.

La transformation commence également lorsque la responsabilité psychique peut être réintroduite : non pas « tu me rends violente », mais « quelque chose en moi devient violent lorsque je me sens ainsi ».

Cette nuance constitue un changement considérable, car elle permet progressivement de sortir l’autre de la position de cause unique.

Pour la fille : sortir de la fonction de régulation

Le travail de la fille est différent.

Elle a peut-être longtemps occupé une place consistant à réguler le monde psychique maternel : être là lorsqu’il fallait être là, partir lorsqu’il fallait partir, rassurer, anticiper, comprendre, prévenir les débordements.

Or guérir ne consiste pas à devenir encore meilleure dans cette fonction.

Il s’agit au contraire de pouvoir progressivement s’en dégager.

Elle peut apprendre qu’une invitation n’est pas une obligation à rester, qu’une inquiétude maternelle ne constitue pas nécessairement un ordre, que la colère de l’autre n’impose pas de réparer immédiatement, et que la protection du lien ne doit pas toujours reposer sur elle.

Cette séparation psychique est parfois douloureuse parce qu’elle peut être vécue comme une trahison.

Mais elle permet au sujet de retrouver une intériorité qui n’est plus entièrement organisée par les variations de l’objet.

La fille cesse peu à peu de prendre en permanence la température de sa mère.

Elle retrouve la sienne.

Vers une continuité du lien

La véritable transformation ne résiderait donc pas dans l’établissement d’une proximité constante.

Le contraire du chaud-froid n’est pas une relation perpétuellement chaleureuse.

Une relation suffisamment vivante comporte nécessairement des moments de distance, de colère, de fatigue, de désaccord.

Ce qui change lorsqu’une continuité psychique devient possible, c’est que ces variations n’exigent plus systématiquement la destruction du lien.

On peut être séparé sans être abandonné.

On peut être proche sans être envahi.

On peut aimer quelqu’un sans devoir le posséder.

On peut lui en vouloir sans le rabaisser.

On peut également reconnaître qu’il existe ailleurs, dans une vie qui ne nous appartient pas.

La question clinique devient alors moins celle de la quantité de proximité que celle de sa qualité.

Une relation devient peut-être suffisamment bonne lorsque chacun peut conserver son existence propre sans que cette différenciation ne soit vécue comme une menace.

Dans le cas de cette mère et de sa fille, tout semble se nouer autour de cette difficulté : comment maintenir l’autre psychiquement présent sans devoir l’avoir tout près, et comment supporter sa présence réelle sans être contraint de le repousser ?

C’est à cet endroit que le travail analytique peut ouvrir quelque chose de nouveau : non pas supprimer la distance, mais permettre qu’elle ne soit plus fabriquée par la violence.

Alors seulement le lien peut devenir moins dépendant des variations immédiates de l’affect et acquérir une continuité suffisante pour supporter les mouvements de rapprochement et d’éloignement qui traversent toute relation humaine.

Le contraire du chaud-froid n’est pas la chaleur permanente. C’est la possibilité qu’un lien survive à la distance.

14/09/2026

Qu'est ce que l'Approche Relationnelle par le Lien (RPL)? D'abord, c'est l'adaptation d'une thérapie au contexte de l'intervention psychosociale et de l'intervention éducative. Inspirée de la Psychothérapie du lien (PGRO), il s'agit d'une approche intégrative. L'approche RPL, c'est aussi le projet d'une suite de formations accessibles qui se donneront à partir de pringtemps 2027, et c'est aussi possiblement le projet d'un livre en gestation, qui pourrait émerger d'ici 2030 🙂 L'humanisme est encore là, et il n'a pas dit son dernier mot!

28/08/2026

Comment différencier l’intimité physique, émotionnelle et intellectuelle… et comment nourrir les 3

15/05/2026

Quand le conjoint assume le poids des failles narcissiques de l’autre
I. Une toute-puissance qui masque l’effondrement
Ce patient arrive dans la thérapie de couple avec une posture presque intacte.
Il parle bien.
Il maîtrise les mots.
Il donne même parfois l’impression d’une grande lucidité sur lui-même.
Pourtant, derrière cette apparente solidité, quelque chose frappe immédiatement : l’impossibilité d’éprouver véritablement la perte, le manque, la limite.
Sa compagne, elle, souffre énormément.
Elle décrit une sensation étrange : celle d’être devenue progressivement le réceptacle vivant de tout ce que son partenaire refuse de sentir en lui-même.
Plus elle s’effondre, plus lui semble tenir.
Plus elle doute, plus lui paraît certain.
Comme si l’équilibre du couple reposait secrètement sur cette répartition : l’un porte la faille pendant que l’autre maintient l’illusion de sa toute-puissance.
C’est là que la question théorique devient essentielle : sommes-nous face à une organisation perverse durable, ou face à des aménagements pervers transitoires destinés à protéger un narcissisme extrêmement fragile ?
Car la perversion, dans sa dimension clinique profonde, ne se réduit pas à la manipulation ou à la cruauté consciente.
Elle peut être comprise comme une organisation psychique visant à maintenir le sujet à l’abri des conflits internes, et notamment à l’abri :

du deuil,

de la dépendance,

de la castration symbolique,

et de la perte.

L’objet humain devient alors moins un partenaire qu’un instrument destiné à soutenir l’édifice narcissique.
Non plus un sujet… mais un ustensile psychique.
II. La chambre noire : rester éternellement l’image
Le récit de son enfance est particulièrement frappant.
Il raconte avoir été continuellement photographié par son parrain, photographe passionné.
Des centaines d’images.
Des poses.
Des mises en scène.
Des regards admiratifs autour de lui.
En parlant, il donne l’impression d’être resté enfermé dans cette chambre noire photographique.
Comme si quelque chose de lui n’avait jamais pu sortir du négatif.
L’enfant réel semble avoir disparu derrière l’image idéale.
Une image éternellement jeune.
Éternellement centrale.
Éternellement regardée.
Comme un futur mannequin psychique destiné à exister dans le regard des autres plutôt qu’à construire une intériorité véritable.
Or, lorsqu’un enfant est massivement investi comme image narcissique, il peut devenir extrêmement difficile pour lui d’accéder à une conflictualité humaine ordinaire.
Vieillir devient une blessure.
Dépendre devient humiliant.
Être faillible devient insupportable.
Le sujet développe alors parfois une capacité impressionnante à se tenir hors du manque.
Mais ce “hors manque” a un prix.
Quelqu’un doit porter le réel à sa place.
III. Le partenaire comme décharge psychique
Dans certains couples, le conjoint devient progressivement le lieu où sont déposés :

la fragilité,

la culpabilité,

la dépendance,

la tristesse,

le doute,

parfois même la folie.

Le partenaire “perversisé” reste du côté de la maîtrise.
L’autre devient celui ou celle qui craque.
La clinique montre souvent cette bascule : la personne désignée comme “fragile” dans le couple est parfois celle qui continue encore à sentir.
Pendant que l’autre fonctionne dans une logique de maîtrise défensive extrêmement coûteuse.
La compagne de ce patient décrit d’ailleurs une fatigue psychique immense.
Elle dit avoir progressivement perdu confiance en sa perception.
Comme si toute tentative d’exprimer une souffrance revenait contre elle sous forme de culpabilisation ou de disqualification subtile.
Et pourtant, rien n’apparaît brutalement violent au premier regard.
C’est souvent cela qui désoriente.
La perversion narcissique ne procède pas toujours par attaques manifestes.
Elle agit parfois par colonisation silencieuse de l’espace psychique de l’autre.
IV. Le refus du deuil
Ce qui apparaît surtout chez ce patient, c’est une difficulté majeure à consentir à la perte.
Perte de l’image idéale.
Perte de la jeunesse.
Perte de la centralité.
Perte de l’objet totalement disponible.
Dans la logique perverse, le deuil représente un danger considérable, car il obligerait le sujet à rencontrer :

sa dépendance,

sa vulnérabilité,

sa condition humaine limitée.

L’objet doit donc rester manipulable afin d’éviter l’effondrement interne.
C’est pourquoi certains partenaires décrivent le sentiment glaçant de n’exister que lorsqu’ils remplissent une fonction précise :

admirer,

réparer,

soutenir,

rassurer,

nourrir narcissiquement.

Mais dès qu’ils deviennent sujets de leur propre désir, la tension apparaît.
V. Organisation fixe ou défense transitoire ?
Toute la question clinique est là.
Car certains sujets utilisent des mécanismes pervers dans des moments de menace narcissique sans pour autant relever d’une structure perverse organisée.
Chez d’autres, en revanche, cette modalité relationnelle devient durable :

absence de culpabilité véritable,

instrumentalisation chronique,

incapacité profonde à reconnaître l’altérité,

évacuation constante du conflit interne dans l’autre.

La thérapie de couple devient alors un espace très particulier.
Souvent, le conjoint souffrant arrive épuisé, parfois presque détruit narcissiquement, tandis que l’autre conserve longtemps une apparente stabilité.
Mais cette stabilité peut précisément être construite sur l’utilisation psychique de l’autre comme contenant de ce qui ne peut être reconnu en soi.
La question du transfert devient alors centrale :
qui porte quoi ?
qui pense pour qui ?
qui souffre pour qui ?
et surtout…
qui a le droit de tomber ?
VI. Quand le corps du conjoint commence à parler
Progressivement, la compagne prend du poids.
Sa libido s’épuise.
Elle dit ne plus se reconnaître.
Pendant ce temps, le partenaire multiplie les conquêtes.
Et là encore, la clinique est précieuse, car il serait trop simple de réduire cela à une opposition caricaturale entre “bourreau narcissique” et “victime passive”.
Ce qui se joue est souvent beaucoup plus profond : une redistribution inconsciente des places psychiques dans le couple.
L’homme continue à circuler du côté du désir, de la séduction, du regard extérieur.
Il maintient l’image vivante.
Il reste celui qu’on regarde.
Mais pour que cette position tienne, quelqu’un doit absorber l’envers du décor :

l’usure,

la lourdeur,

le vieillissement,

la désérotisation,

parfois même la honte corporelle.

Le corps de la compagne devient alors le lieu où tombe ce qui ne peut être symbolisé chez le partenaire.
VII. Le poids comme contre-investissement psychique
Le surpoids apparaît parfois dans ces configurations comme une réponse inconsciente extrêmement complexe.
Non seulement une protection.
Mais aussi une manière de sortir silencieusement du champ de la compétition narcissique imposée par le partenaire.
Comme si le corps disait :
« Je refuse désormais d’être l’objet exposé dans cette scène. »
Le désir s’éteint alors non parce que le sujet ne désire plus, mais parce que le désir est devenu un territoire dangereux, humiliant ou épuisant.
Certaines femmes décrivent d’ailleurs une sensation étrange :
plus leur compagnon devient séducteur à l’extérieur, plus elles se sentent se vider intérieurement.
Comme si toute l’énergie ér****ue du couple était aspirée par un seul protagoniste.
Le partenaire conquérant semble vivre dans une économie narcissique alimentée par la multiplication des regards extérieurs.
Mais cette inflation séductrice masque souvent un vide profond.
Car la conquête répétée ne produit pas de lien durable : elle sert surtout à éviter l’effondrement narcissique.
VIII. La sexualité comme confirmation narcissique
Dans certaines organisations perverses ou narcissiques, la sexualité cesse progressivement d’être une rencontre.
Elle devient :

une preuve de puissance,

un antidote contre la faille,

une confirmation de désirabilité,

parfois une lutte contre le vieillissement ou contre l’angoisse de disparition.

L’autre n’est plus rencontré comme sujet séparé mais utilisé comme miroir réparateur.
Et lorsque le conjoint habituel cesse de remplir cette fonction — parce qu’il souffre, vieillit, réclame, ou demande une reconnaissance réciproque — il peut devenir brutalement “insuffisant”.
D’où cette fuite vers de nouvelles conquêtes :
non pour aimer davantage,
mais pour ne jamais rencontrer le manque.
IX. La compagne comme gardienne de la dépression du couple
Dans ces configurations, il n’est pas rare que la compagne porte psychiquement ce que le partenaire évacue :

la dépression,

la fatigue,

le sentiment de dévalorisation,

l’angoisse du temps,

l’effondrement du désir.

Comme si le couple avait secrètement réparti les fonctions :
l’un reste lumineux,
l’autre absorbe l’ombre.
La prise de poids peut alors devenir presque métaphorique :
le corps garde,
retient,
stocke,
porte ce qui n’a jamais pu être élaboré psychiquement dans la relation.
Pendant que l’autre continue sa fuite en avant dans la séduction.
X. Ce que la thérapie tente de remettre en circulation
Le travail thérapeutique consiste alors à remettre du conflit psychique là où tout s’est figé dans une organisation défensive.
Car derrière la toute-puissance séductrice apparaît souvent une terreur archaïque :
celle de ne plus être regardé,
plus aimé,
plus désiré,
plus exceptionnel.
Et derrière l’effondrement de la compagne peut réapparaître peu à peu une question fondamentale :
« Que suis-je devenue dans cette relation ? »
La thérapie tente alors de redonner au partenaire épuisé la possibilité de redevenir sujet de son propre désir — et non uniquement le support narcissique silencieux de l’autre.
XI. La démesure érotisée : quand l’excitation protège de l’effondrement
Le travail de Michael et Batya Shoshani dans La démesure érotisée apporte ici un éclairage clinique particulièrement précieux.
Les auteurs montrent comment certains sujets organisent leur économie psychique autour d’une excitation permanente destinée à lutter contre des angoisses d’effondrement profondes.
L’érotisation ne vient alors plus soutenir la rencontre amoureuse ou la conflictualité du désir : elle devient un dispositif défensif contre le vide interne.
La conquête, la séduction, l’intensité, le regard de l’autre, produisent une sorte de “suractivité narcissique” qui empêche momentanément le sujet de sentir :

le manque,

la dépendance,

la tristesse,

ou l’expérience du vieillissement psychique.

Dans cette perspective, la multiplication des partenaires ne relève pas uniquement d’un plaisir se**el au sens classique.
Elle peut fonctionner comme une tentative désespérée de maintenir vivant un sentiment d’existence.
Michael et Batya Shoshani décrivent ainsi des sujets contraints de rester dans une forme d’intensité continue, car tout ralentissement menace de faire émerger un vide interne parfois insoutenable.
Le partenaire stable devient alors paradoxalement dangereux.
Pourquoi ?
Parce que la durée confronte :

à l’altérité réelle,

aux frustrations ordinaires,

aux limites du fantasme,

au vieillissement du lien,

et surtout à l’impossibilité de rester éternellement l’objet idéal du regard.

La relation durable risque alors de réveiller ce qui avait précisément été évité :
le deuil, la castration symbolique, la perte de toute-puissance.
XII. Le conjoint comme régulateur narcissique
Dans le cas de ce patient, la compagne semble progressivement assignée à une fonction très particulière : maintenir silencieusement la stabilité narcissique du partenaire.
Pendant que lui cherche à l’extérieur :

l’excitation,

la nouveauté,

l’intensité,

l’érotisation du regard,

elle absorbe peu à peu :

l’épuisement,

le désinvestissement se**el,

la dévalorisation,

la lourdeur dépressive du lien.

Le couple devient alors asymétrique dans sa circulation libidinale.
L’un consomme du narcissisme à travers le regard extérieur.
L’autre porte la fatigue psychique de cette économie relationnelle.
C’est précisément ce que l’apport des Shoshani permet de penser avec finesse : la démesure érotisée ne constitue pas forcément une recherche de plaisir sans limites, mais parfois une tentative de survie psychique face à une menace interne d’effondrement narcissique.
L’excitation devient alors une sorte de prothèse psychique.
Mais plus le sujet dépend de cette intensité externe, plus il risque d’utiliser l’autre comme simple support de régulation narcissique plutôt que comme partenaire réellement rencontré.

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