15/05/2026
Quand le conjoint assume le poids des failles narcissiques de l’autre
I. Une toute-puissance qui masque l’effondrement
Ce patient arrive dans la thérapie de couple avec une posture presque intacte.
Il parle bien.
Il maîtrise les mots.
Il donne même parfois l’impression d’une grande lucidité sur lui-même.
Pourtant, derrière cette apparente solidité, quelque chose frappe immédiatement : l’impossibilité d’éprouver véritablement la perte, le manque, la limite.
Sa compagne, elle, souffre énormément.
Elle décrit une sensation étrange : celle d’être devenue progressivement le réceptacle vivant de tout ce que son partenaire refuse de sentir en lui-même.
Plus elle s’effondre, plus lui semble tenir.
Plus elle doute, plus lui paraît certain.
Comme si l’équilibre du couple reposait secrètement sur cette répartition : l’un porte la faille pendant que l’autre maintient l’illusion de sa toute-puissance.
C’est là que la question théorique devient essentielle : sommes-nous face à une organisation perverse durable, ou face à des aménagements pervers transitoires destinés à protéger un narcissisme extrêmement fragile ?
Car la perversion, dans sa dimension clinique profonde, ne se réduit pas à la manipulation ou à la cruauté consciente.
Elle peut être comprise comme une organisation psychique visant à maintenir le sujet à l’abri des conflits internes, et notamment à l’abri :
du deuil,
de la dépendance,
de la castration symbolique,
et de la perte.
L’objet humain devient alors moins un partenaire qu’un instrument destiné à soutenir l’édifice narcissique.
Non plus un sujet… mais un ustensile psychique.
II. La chambre noire : rester éternellement l’image
Le récit de son enfance est particulièrement frappant.
Il raconte avoir été continuellement photographié par son parrain, photographe passionné.
Des centaines d’images.
Des poses.
Des mises en scène.
Des regards admiratifs autour de lui.
En parlant, il donne l’impression d’être resté enfermé dans cette chambre noire photographique.
Comme si quelque chose de lui n’avait jamais pu sortir du négatif.
L’enfant réel semble avoir disparu derrière l’image idéale.
Une image éternellement jeune.
Éternellement centrale.
Éternellement regardée.
Comme un futur mannequin psychique destiné à exister dans le regard des autres plutôt qu’à construire une intériorité véritable.
Or, lorsqu’un enfant est massivement investi comme image narcissique, il peut devenir extrêmement difficile pour lui d’accéder à une conflictualité humaine ordinaire.
Vieillir devient une blessure.
Dépendre devient humiliant.
Être faillible devient insupportable.
Le sujet développe alors parfois une capacité impressionnante à se tenir hors du manque.
Mais ce “hors manque” a un prix.
Quelqu’un doit porter le réel à sa place.
III. Le partenaire comme décharge psychique
Dans certains couples, le conjoint devient progressivement le lieu où sont déposés :
la fragilité,
la culpabilité,
la dépendance,
la tristesse,
le doute,
parfois même la folie.
Le partenaire “perversisé” reste du côté de la maîtrise.
L’autre devient celui ou celle qui craque.
La clinique montre souvent cette bascule : la personne désignée comme “fragile” dans le couple est parfois celle qui continue encore à sentir.
Pendant que l’autre fonctionne dans une logique de maîtrise défensive extrêmement coûteuse.
La compagne de ce patient décrit d’ailleurs une fatigue psychique immense.
Elle dit avoir progressivement perdu confiance en sa perception.
Comme si toute tentative d’exprimer une souffrance revenait contre elle sous forme de culpabilisation ou de disqualification subtile.
Et pourtant, rien n’apparaît brutalement violent au premier regard.
C’est souvent cela qui désoriente.
La perversion narcissique ne procède pas toujours par attaques manifestes.
Elle agit parfois par colonisation silencieuse de l’espace psychique de l’autre.
IV. Le refus du deuil
Ce qui apparaît surtout chez ce patient, c’est une difficulté majeure à consentir à la perte.
Perte de l’image idéale.
Perte de la jeunesse.
Perte de la centralité.
Perte de l’objet totalement disponible.
Dans la logique perverse, le deuil représente un danger considérable, car il obligerait le sujet à rencontrer :
sa dépendance,
sa vulnérabilité,
sa condition humaine limitée.
L’objet doit donc rester manipulable afin d’éviter l’effondrement interne.
C’est pourquoi certains partenaires décrivent le sentiment glaçant de n’exister que lorsqu’ils remplissent une fonction précise :
admirer,
réparer,
soutenir,
rassurer,
nourrir narcissiquement.
Mais dès qu’ils deviennent sujets de leur propre désir, la tension apparaît.
V. Organisation fixe ou défense transitoire ?
Toute la question clinique est là.
Car certains sujets utilisent des mécanismes pervers dans des moments de menace narcissique sans pour autant relever d’une structure perverse organisée.
Chez d’autres, en revanche, cette modalité relationnelle devient durable :
absence de culpabilité véritable,
instrumentalisation chronique,
incapacité profonde à reconnaître l’altérité,
évacuation constante du conflit interne dans l’autre.
La thérapie de couple devient alors un espace très particulier.
Souvent, le conjoint souffrant arrive épuisé, parfois presque détruit narcissiquement, tandis que l’autre conserve longtemps une apparente stabilité.
Mais cette stabilité peut précisément être construite sur l’utilisation psychique de l’autre comme contenant de ce qui ne peut être reconnu en soi.
La question du transfert devient alors centrale :
qui porte quoi ?
qui pense pour qui ?
qui souffre pour qui ?
et surtout…
qui a le droit de tomber ?
VI. Quand le corps du conjoint commence à parler
Progressivement, la compagne prend du poids.
Sa libido s’épuise.
Elle dit ne plus se reconnaître.
Pendant ce temps, le partenaire multiplie les conquêtes.
Et là encore, la clinique est précieuse, car il serait trop simple de réduire cela à une opposition caricaturale entre “bourreau narcissique” et “victime passive”.
Ce qui se joue est souvent beaucoup plus profond : une redistribution inconsciente des places psychiques dans le couple.
L’homme continue à circuler du côté du désir, de la séduction, du regard extérieur.
Il maintient l’image vivante.
Il reste celui qu’on regarde.
Mais pour que cette position tienne, quelqu’un doit absorber l’envers du décor :
l’usure,
la lourdeur,
le vieillissement,
la désérotisation,
parfois même la honte corporelle.
Le corps de la compagne devient alors le lieu où tombe ce qui ne peut être symbolisé chez le partenaire.
VII. Le poids comme contre-investissement psychique
Le surpoids apparaît parfois dans ces configurations comme une réponse inconsciente extrêmement complexe.
Non seulement une protection.
Mais aussi une manière de sortir silencieusement du champ de la compétition narcissique imposée par le partenaire.
Comme si le corps disait :
« Je refuse désormais d’être l’objet exposé dans cette scène. »
Le désir s’éteint alors non parce que le sujet ne désire plus, mais parce que le désir est devenu un territoire dangereux, humiliant ou épuisant.
Certaines femmes décrivent d’ailleurs une sensation étrange :
plus leur compagnon devient séducteur à l’extérieur, plus elles se sentent se vider intérieurement.
Comme si toute l’énergie érotique du couple était aspirée par un seul protagoniste.
Le partenaire conquérant semble vivre dans une économie narcissique alimentée par la multiplication des regards extérieurs.
Mais cette inflation séductrice masque souvent un vide profond.
Car la conquête répétée ne produit pas de lien durable : elle sert surtout à éviter l’effondrement narcissique.
VIII. La sexualité comme confirmation narcissique
Dans certaines organisations perverses ou narcissiques, la sexualité cesse progressivement d’être une rencontre.
Elle devient :
une preuve de puissance,
un antidote contre la faille,
une confirmation de désirabilité,
parfois une lutte contre le vieillissement ou contre l’angoisse de disparition.
L’autre n’est plus rencontré comme sujet séparé mais utilisé comme miroir réparateur.
Et lorsque le conjoint habituel cesse de remplir cette fonction — parce qu’il souffre, vieillit, réclame, ou demande une reconnaissance réciproque — il peut devenir brutalement “insuffisant”.
D’où cette fuite vers de nouvelles conquêtes :
non pour aimer davantage,
mais pour ne jamais rencontrer le manque.
IX. La compagne comme gardienne de la dépression du couple
Dans ces configurations, il n’est pas rare que la compagne porte psychiquement ce que le partenaire évacue :
la dépression,
la fatigue,
le sentiment de dévalorisation,
l’angoisse du temps,
l’effondrement du désir.
Comme si le couple avait secrètement réparti les fonctions :
l’un reste lumineux,
l’autre absorbe l’ombre.
La prise de poids peut alors devenir presque métaphorique :
le corps garde,
retient,
stocke,
porte ce qui n’a jamais pu être élaboré psychiquement dans la relation.
Pendant que l’autre continue sa fuite en avant dans la séduction.
X. Ce que la thérapie tente de remettre en circulation
Le travail thérapeutique consiste alors à remettre du conflit psychique là où tout s’est figé dans une organisation défensive.
Car derrière la toute-puissance séductrice apparaît souvent une terreur archaïque :
celle de ne plus être regardé,
plus aimé,
plus désiré,
plus exceptionnel.
Et derrière l’effondrement de la compagne peut réapparaître peu à peu une question fondamentale :
« Que suis-je devenue dans cette relation ? »
La thérapie tente alors de redonner au partenaire épuisé la possibilité de redevenir sujet de son propre désir — et non uniquement le support narcissique silencieux de l’autre.
XI. La démesure érotisée : quand l’excitation protège de l’effondrement
Le travail de Michael et Batya Shoshani dans La démesure érotisée apporte ici un éclairage clinique particulièrement précieux.
Les auteurs montrent comment certains sujets organisent leur économie psychique autour d’une excitation permanente destinée à lutter contre des angoisses d’effondrement profondes.
L’érotisation ne vient alors plus soutenir la rencontre amoureuse ou la conflictualité du désir : elle devient un dispositif défensif contre le vide interne.
La conquête, la séduction, l’intensité, le regard de l’autre, produisent une sorte de “suractivité narcissique” qui empêche momentanément le sujet de sentir :
le manque,
la dépendance,
la tristesse,
ou l’expérience du vieillissement psychique.
Dans cette perspective, la multiplication des partenaires ne relève pas uniquement d’un plaisir sexuel au sens classique.
Elle peut fonctionner comme une tentative désespérée de maintenir vivant un sentiment d’existence.
Michael et Batya Shoshani décrivent ainsi des sujets contraints de rester dans une forme d’intensité continue, car tout ralentissement menace de faire émerger un vide interne parfois insoutenable.
Le partenaire stable devient alors paradoxalement dangereux.
Pourquoi ?
Parce que la durée confronte :
à l’altérité réelle,
aux frustrations ordinaires,
aux limites du fantasme,
au vieillissement du lien,
et surtout à l’impossibilité de rester éternellement l’objet idéal du regard.
La relation durable risque alors de réveiller ce qui avait précisément été évité :
le deuil, la castration symbolique, la perte de toute-puissance.
XII. Le conjoint comme régulateur narcissique
Dans le cas de ce patient, la compagne semble progressivement assignée à une fonction très particulière : maintenir silencieusement la stabilité narcissique du partenaire.
Pendant que lui cherche à l’extérieur :
l’excitation,
la nouveauté,
l’intensité,
l’érotisation du regard,
elle absorbe peu à peu :
l’épuisement,
le désinvestissement sexuel,
la dévalorisation,
la lourdeur dépressive du lien.
Le couple devient alors asymétrique dans sa circulation libidinale.
L’un consomme du narcissisme à travers le regard extérieur.
L’autre porte la fatigue psychique de cette économie relationnelle.
C’est précisément ce que l’apport des Shoshani permet de penser avec finesse : la démesure érotisée ne constitue pas forcément une recherche de plaisir sans limites, mais parfois une tentative de survie psychique face à une menace interne d’effondrement narcissique.
L’excitation devient alors une sorte de prothèse psychique.
Mais plus le sujet dépend de cette intensité externe, plus il risque d’utiliser l’autre comme simple support de régulation narcissique plutôt que comme partenaire réellement rencontré.